Costa Rica

Jean-François Le Coq

Au Costa Rica, l’Organisation paysanne nationale (OPN) centrale pour le programme ESFIM est la Coordination des femmes rurales du Costa Rica (Coordinadora Mujeres Campesinas, CMC). Cette organisation a été créée en 1995 en tant que sous-comité de la plateforme nationale des paysans (Mesa Nacional Campesina, MNC), devenu association autonome en 1999. Cette organisation vise à soutenir les initiatives économiques et sociales pour les femmes dans les zones rurales. La CMC est en fait un regroupement de 42 organisations de femmes actives dans l’ensemble du pays, ce qui représente environ 700 femmes engagées dans des projets productifs.

Le Costa Rica se caractérise par un bon fonctionnement démocratique de ses institutions gouvernementales. Bien que le pouvoir des institutions publiques et de l’État soit encore important, ils ont été progressivement réduits au cours des 20 dernières années. Depuis les années 90, date à laquelle le Costa Rica s’est orienté vers des politiques plus libérales, la CMC et d’autres organisations de petits et moyens producteurs se sont engagées dans une lutte politique plutôt complexe et difficile pour défendre leurs intérêts. En ce qui concerne l’agriculture, le pays s’est orienté vers la promotion des exportations agricoles. L’agriculture à petite échelle n’a reçu qu’un soutien mineur des institutions agricoles. En outre, le Costa Rica a vécu une transition économique dans les années 90, avec le développement du secteur des services et la réduction de la part du secteur agricole à moins de 10 % du Pib. Ainsi, l’agriculture costaricienne s’est caractérisée par la coexistence de grandes exploitations d’agriculture intensive généralement orientées vers le marché des exportations d’une part, et de petites et moyennes exploitations familiales, d’autre part. Les petits producteurs ont du mal à trouver des ressources pour investir et à accéder aux marchés avec des produits en bon état.

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La représentation des petits et moyens producteurs s’est divisée depuis les années 90, avec la création de plusieurs organisations ayant différents leaders, orientations et stratégies. La qualité et l’intensité du dialogue entre ces organisations de producteurs et le ministère de l’Agriculture ont beaucoup évolué au cours de la dernière décennie, en fonction des priorités du gouvernement. Même de nouvelles stratégies de dialogue ont été développées, la situation des petits et des moyens producteurs dans l’ensemble à été a très marginalement prise en compte au cours des dix dernières années.

Le défi du développement

Le défi que représente l’accès des petits et des moyens producteurs aux marchés a été identifié grâce à plusieurs activités. Tout d’abord, un congrès national avec plus de 50 représentants d’organisations paysannes de tout le pays a été organisé en 2005 pour étudier les problèmes des petits producteurs. Ensuite, en 2007-2008, une plateforme des organisations paysannes nationale (P-OPN) a été consolidée dans le cadre de la composante costaricienne du « Projet régional pour soutenir les organisations commerciales en Amérique centrale », mis en œuvre par le Cirad sous la supervision de l’Unité régionale d’assistance technique (Ruta). Cette plateforme, dénommée « Plataforma de Organizaciones Rurales y Empresariales (PoryE) », a permis d’identifier les défis du développement. Un programme de recherche pour étudier l’accès des petits producteurs aux marchés a été détaillé au cours de la première étape d’ESFIM en 2009, et surtout au cours de l’atelier qui a eu lieu les 24 et 25 mars 2009. Lors de cet atelier, auquel ont participé des représentants des organisations nationales et régionales, les problèmes et les obstacles qui entravent l’accès des petits producteurs aux marchés ont été définis, et trois domaines d’action ont été identifiés (CMC, 2009) : 1) le soutien organisationnel, 2) le renforcement des capacités de négociation, et 3) le lobbying politique.

Sur la base des résultats de cet atelier et en tenant compte du processus politique actuel, un dialogue a été mené au sein de la P-OPN en 2010. Cette P-OPN est une plateforme ouverte d’organisations paysannes pour l’ensemble du pays. Au cours du projet ESFIM, les membres de la P-OPN comprenaient des représentants des organisations nationales telles que la CMC, l’Anamar (Asociación Nacional de Mujeres Agro-industrial Rurales), la MNC (Mesa Nacional Campesina), la JNFA (Junta Nacional de Feria), l’UPA nationale (Unión de Pequeños y Medianos productores agrícolas), la Corfoga (Corporación para el Fomento ganadero), et les organisations communautaires telles que l’Afar (Asociación de Familias Agricultoras Ramonenses) et l’Acoagro (Asociación Cotobruseña de Agricultura). En octobre 2010, deux premiers sujets d’étude ont été identifiés par consensus entre les participants de la P-OPN : 1) l’évaluation de l’information sur le marché au Costa Rica et 2) l’évaluation des limites et des contraintes des petits producteurs pour accéder aux marchés internationaux. Ces deux premières activités de recherche ont été lancées début 2010.

Pendant l’étape II d’ESFIM (2011-2012), les objectifs de recherche ont été mis à jour entre août et octobre 2011 pour tenir compte de l’évolution des besoins locaux et des développements politiques. Plus précisément, quatre éléments ont été inclus. Tout d’abord, il est devenu évident à partir des interactions locales dans les différentes régions qu’il était nécessaire d’étudier les nouvelles réglementations de sécurité alimentaire et leur application dans les zones rurales. Deuxièmement, suite à la demande des organisations locales dans le sud du pays, la réactivation des marchés régionaux a été prise en compte. Troisièmement, l’importance des foires agricoles (Ferias del agricultor) en tant que moyen d’accès des petits producteurs aux marchés et le débat autour du programme de gestion de la JNFA ont entraîné des recherches sur les foires agricoles. Finalement, une opportunité de développer un processus de lobbying sur la souveraineté alimentaire, conjointement avec l’Assemblée nationale parlementaire étant apparue, une étude sur les lois sur la souveraineté alimentaire constitue un important nouveau sujet de recherche.

Le processus de sélection des sujets de recherche a été discuté lors de la réunion de la P-OPN. Les choix ont été faits de façon transparente et il y a eu un large consensus parmi les participants. Les principaux critères étaient les préoccupations des organisations communautaires et l’opportunité de réviser les processus politiques.

Un coordinateur a été affecté au projet pour aider à prioriser les activités de la deuxième étape d’ESFIM, lesquelles étaient plus orientées vers la diffusion d’informations que sur la recherche. En outre, les dirigeants de la CMC et les représentants d’AGRINATURA (WUR, Cirad) ont adapté les programmes et les termes de référence des activités en vue de renforcer leur dimension recherche. L’une des principales difficultés dans la définition des programmes thématiques et de recherche a consisté à réduire le nombre d’activités de recherche possibles, car le processus politique présentait de nombreux sujets et obstacles éventuels.

Le processus de recherche collaborative

La structure de la P-OPN a été utilisée pour suivre l’ensemble du processus de l’étape II d’ESFIM. Des réunions régulières de la P-OPN (au moins une fois par mois au cours de la période 2010-2012) ont garanti la diffusion de l’information concernant la situation actuelle des politiques et des problèmes, les progrès sur les différents sujets de recherche, la préparation des ateliers et les futurs projets. La composition et la participation de la P-OPN ont été relativement stables tout le long du processus. Alors que certains groupes n’ont participé qu’à certains aspects du projet, en fonction de leurs agendas et des sujets, la permanence du processus a été assurée par la participation constante et active de six membres provenant d’organisations nationales et locales.

Lors de l’étape II d’ESFIM, six projets de recherche ont été identifiés (Tableau 7).

Pendant la première étape (2009-2010), deux projets de recherche ont tenu compte des obstacles identifiés lors de l’atelier de l’étape I d’ESFIM :

  • Disponibilité et accessibilité des informations sur les marchés au Costa Rica pour les petits producteurs.
  • Évaluer les obstacles qui entravent l’accès des petits producteurs aux marchés internationaux.

Lors de la seconde étape en 2010-2012, quatre nouvelles missions ont été définies, plus conformes aux évolutions politiques et à l’identification des besoins locaux :

  • Évaluer le fonctionnement de la loi Senasa au Costa Rica : cette mission a été considérée comme prioritaire, car elle affecte un grand nombre de petits producteurs (qui élèvent du bétail dans tout le pays). Il a été constaté que les agriculteurs n’avaient pas bien compris cette nouvelle loi, ce qui a rendu difficile de la mettre en œuvre et de la faire respecter.
  • Étudier l’état ​​des marchés régionaux et la manière de les améliorer, avec une référence particulière au développement de la région du sud, suite à la demande des représentants des OPN du sud.
  • Évaluer l’impact des réglementations sur les foires agricoles, puisque celles-ci constituent un moyen important d’accès des agriculteurs aux marchés (comme l’indiquent les résultats de la première étude sur les informations sur le marché). La discussion a porté sur la planification stratégique quinquennale du Conseil national des foires agricoles, ainsi que sur la demande des participants locaux, tels que le comité régional Heredia.
  • La souveraineté alimentaire a été considérée comme un possible sujet phare pour les diverses organisations de petits et moyens producteurs. En outre, il était possible de s’associer avec un parlementaire national pour traiter ce sujet.

Principaux enseignements

  • Le contexte politique est un facteur important pour la réalisation du projet ESFIM, car le processus de lobbying au cours du projet (en particulier ce qui concerne la souveraineté alimentaire) était basé sur la possibilité de faire des alliances avec des groupes parlementaires. En outre, l’utilisation des résultats de recherches pour le plaidoyer a été limitée par des contraintes de temps. Les rapports de recherche ont été distribués en retard (entre mai et août 2012), limitant ainsi leur utilité dans le processus de plaidoyer. Adapter la recherche au plaidoyer prend du temps et exige une planification rigoureuse. En outre, le processus de plaidoyer peut être géré sans équipements techniques spécifiques. Par exemple, les résultats importants en matière de plaidoyer dans la région du sud n’ont pas été obtenus par le biais d’une recherche de haute qualité, mais plutôt grâce aux démarches de participants qui ont utilisé le capital social d’un leader paysan.
  • Dans le but de renforcer la recherche menée par les OPN dans le processus de plaidoyer, plusieurs questions devraient être abordées. Premièrement, il faudrait évaluer plus soigneusement l’intérêt de l’organisation paysanne nationale à mettre en œuvre recherche et plaidoyer. Dans le cas de la CMC, même si il y avait un intérêt sur les questions du marché, il n’y avait aucune expérience en matière de plaidoyer sur ce sujet. Par conséquent, il aurait été utile d’effectuer une formation sur l’analyse des politiques publiques et le plaidoyer. Deuxièmement, le projet devrait analyser le fonctionnement des différentes parties concernées sur la prise de décision en matière de politique, et cela devrait être lié au renforcement des capacités. Enfin, il faudrait mieux définir le temps disponible de l’organisation paysanne nationale pour participer au programme.
  • Ce projet n’a suscité aucune preuve de changement institutionnel parmi les organisations paysannes nationales, au sein d’AGRINATURA ou au niveau de la recherche nationale. Cela pourrait être dû au fait que de nombreux types d’acteurs ont été impliqués dans le programme. Le processus politique et l’incidence des politiques sont des processus de long terme qui sont affectés par de nombreuses variables et conditions. Les études techniques ne sont qu’une composante de ce processus, et elles ne sont généralement pas les facteurs clé qui participent aux changements de politiques. Pour mieux saisir l’importance relative des facteurs techniques et d’autres facteurs dans le processus politique, il pourrait être intéressant d’analyser un changement spécifique dans le processus politique par une approche de suivi et d’évaluation du plaidoyer (comme le programme ESFIM, par exemple).
  • L’avenir des preuves fondées sur la recherche pour les processus politiques au Costa Rica dépendra des principaux objectifs du futur programme. Si l’objectif principal est d’améliorer les résultats de la recherche et du plaidoyer, le défi consistera à développer une plateforme d’organisations paysannes nationales plus puissante, avec des coopératives plus efficaces en matière de plaidoyer et avec plus de ressources techniques pour définir les solutions. Lors de l’étape finale et du suivi du projet, ce problème a été partiellement résolu grâce à la création de la plateforme agroalimentaire nationale (Mesa Agro-Alimentaria). Néanmoins, puisque cela est très récent, nous ne sommes pas certains de la viabilité de cette plateforme. Si l’objectif principal consiste à renforcer les capacités, la consolidation de la plateforme existante en matière de plaidoyer et de recherche sera le principal défi. Cela peut s’avérer difficile, car la recherche n’est pas la priorité de ces organisations. En outre, il faudrait changer la manière dont les chercheurs universitaires sont perçus. Les organisations paysannes nationales sont très réticentes à embaucher des consultants et des chercheurs universitaires nationaux.
  • Il y a plusieurs autres enseignements à tirer, et ceux-ci pourraient être utiles à d’autres pays. L’un d’eux consiste à instaurer la confiance au sein de la plateforme des OPN. Il faudrait également considérer le facteur humain. La réussite de l’organisation des plateformes ne dépend pas seulement des intérêts des organisations mais aussi des relations entre leurs représentants. Par conséquent, dès le début, les membres de la plateforme doivent développer un niveau de confiance qui leur permette de surmonter les conflits et les différences d’opinions dans une atmosphère de respect mutuel. Voici l’une des clés d’un fonctionnement durable. La sélection appropriée des membres de la plateforme (en fonction de leurs motivation réelle, objectifs, capacités et expérience) et la thématique à développer sont une autre clé.